Mercredi 31 mars 2010
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Strange Days
(1995)

A l’heure où la critique (et l’académie des Oscars) encense Kathryn Bigelow pour son « Démineurs », il
m’a semblé judicieux de revenir sur un de ses films les plus ambitieux et néanmoins le moins couronné de succès : « Strange Days ». Ce thriller futuriste, mettant en scène un
passage chaotique à l’an 2000 (et donc, vu d’aujourd’hui, totalement obsolète) a en effet fait un bide retentissant lors de sa sortie, malgré un casting des plus alléchants : le grand Ralph
Fiennes (à l’époque tout juste sorti de son rôle de nazi dans « La liste de Schindler »), Angela Bassett (qui incarna Tina Turner dans le biopic qui lui fut consacré), Juliette
Lewis (qui explosa
ensuite dans « Tueurs
Nés »), mais aussi quelques seconds rôles endossés par Tom Sizemore (incontournable second couteau d’Hollywood, vu dans « Heat » ou « Il faut sauver le
soldat Ryan » ), Michael Wincott (l’éternel méchant, échappé du « Robin des Bois » de Costner), ou Vincent d’Onofrio (bien connu des aficionados de la série
« New York Section Criminelle »).
Revenons un instant au millénaire passé pour tenter de comprendre pourquoi un tel film ne rencontra pas son
public, si vous le voulez bien. Fraîchement séparée, à l’époque, du célèbre James Cameron (qui n’avait à l’époque pas encore commis « Titanic » ou
« Avatar »), Kathryn Bigelow, réalisatrice déjà confirmée (puisqu’ayant à son actif les très efficaces « Aux frontières de l’aube », « Point
Break » et « Blue Steel ») s’est déjà fait une spécialité d’explorer les univers masculins, au gré de films d’action aux séquences musclées.
Bref, c’est déjà une réalisatrice « qui en a ».
Scénarisée par James Cameron (qui sait tout de même bricoler une histoire qui tient la route), l’histoire de « Strange Days » se déroule sur fond
de passage à l’an 2000. On y suit les péripéties de Lenny Nero (Fiennes, remarquable), flic déchu devenu trafiquant de clips vidéos dans lesquels on peut vivre, comme si l’on y était des instants
volés à d’autres. Alors que l’approche de l’an 2000 est synonyme de débordements et de violences, qu’à tout moment la rue menace de s’embraser, Lenny tombe sur un
« black-jack », enregistrement d’un meurtre laissé à son intention par un dangereux criminel. En remontant la piste, et en affrontant son passé et ses démons, le dealer va
mener l’enquête, aidé en cela par une de ses amies, conductrice de limousine (Angela Bassett, féline), affrontant des flics véreux et des business-men égocentristes.
Penchons-nous sur le film, afin de trouver ce qui a bien pu clocher au point d’en faire un bide, si vous le voulez
bien…
L’histoire est dense, riche, parfois lourde, mais le découpage du scénario est suffisamment bien réalisé pour
qu’on ne se perde pas en route. La distribution est tout simplement remarquable, les premiers comme les seconds rôles bénéficiant d’une interprétation de haute volée (Fiennes et Bassett en tête,
mais tout le casting est irréprochable). Aux manettes du film, Bigelow assure une réalisation efficace sans être artificielle (travers dans lequel elle aurait pu tomber, notamment dans les scènes
en caméra « suggestive » pour les clips), et est servie par un montage à l’avenant. Les décors et les effets spéciaux sont également remarquables et on adhère sans problème à l’ambiance
de fin de siècle (même si les esprits chagrins feront remarquer que le XXIème siècle a commencé en 2001 et non 2000).
Enfin, la bande originale est de toute beauté, puisqu’on peut y entendre, chose rare, des morceaux de la trop rare
PJ Harvey, Skunk Anansie ou de Deep Forest, pour ne citer qu’eux.
Alors, à quoi peut-on attribuer l’échec de « Strange Days » ? Certainement pas à sa
distribution, impeccable ou presque, ni à la réalisation, acérée et efficace. On pourrait lui reprocher un scénario un peu touffu et complexe, louvoyant entre intrigue policière et thriller
futuriste, mais ce serait faire injure au public. En effet, à mille lieues des blockbusters faciles à digérer, « Strange Days » demande un effort pour être assimilé et pour que
son discours (sur la dangerosité des technologies et des médias, notamment) trouve un écho chez le spectateur. S’il faut trouver une raison à l’injuste échec dont fut victime « Strange
Days », c’est justement parce qu’il ne s’agit pas d’un film aisé à prendre en main, comme le fut en son temps le génialissime « Blade Runner » (toutes proportions
gardées, mais, venant de moi, la comparaison est flatteuse). Trop riche, trop intelligent pour n’être qu’un film d’action, « Strange Days » fut mal vendu et rata son public, au
point de ne rapporter qu’une dizaine de millions de dollars (tout en ayant coûté cinq fois plus).
Alors que, quinze ans plus tard, Kathryn Bigelow connait enfin la reconnaissance qu’elle mérite, il serait temps
que « Strange Days » bénéficie d’une nouvelle chance. Certes, ses prédictions apocalyptiques ne se sont pas réalisées (quoique…), mais son propos reste d’une justesse et d’une
pertinence rares.
Une deuxième séance s’impose donc.